Aller d'un monde à l'autre en une fraction de seconde, reste quand même inquiétant. Ce voyage particulier ne recèle t-il pas pas des danger inconnus? Et si d'aventure, par quelque caprice de l'espace-temps , il m'était interdit de revenir au monde qui fait mon quotidien … Je n'imaginais guère ma vie dans un quartier de Londres en 1950 et encore moins en Égypte à l'époque des pharaons . Il fallait être audacieux mais pas téméraire . Je décidai donc de rester perspicace,de ne pas me lancer dans trop d'extravagances . Je me doutais bien bien qu'en de telles circonstances la folie nous guette à chaque pas . Je fixais donc les objets , attendais que le monde qui bruissait autour d'eux se mette en branle et quand il apparaissait , je fermais et ouvrais les yeux deux fois, rapidement , pour être sûr de ne pas me confondre à jamais avec lui. Cela me laissait une image mentale suffisante pour visiter des lieux et des époques très différentes, une sorte souvenir automatique d'un voyage accomplis en une fraction de temps .
Toute la journée, dans le rayon X du magasin , j'ai fait des voyages incroyables . Chaque objet , même la moindre ficelle accrochée autour d'une bougie , se transformait en porte secrète . J'ai vu des hommes gravir des montagnes avec des sacs remplis de poupées mécaniques , des forêts entières s'abattre sous le sabre des tronçonneuses dans un gigantesque craquement de lignite déchirée, j'ai senti le parfum kérosène des aéroports chinois et la lente vapeur chargée de mercure qui remonte le fleuve où se perdent les âmes des chercheurs d'or .
Mais un bruit de sirène a mis fin brusquement à ma promenade extraordinaire .
« Chers client , le magasin ferme ses portes dans quelques instant. Nous prions notre aimable clientèle de bien vouloir se rapprocher des caisses. »
Je me suis dirigé en titubant vers la sortie du magasin . Une caissière en uniforme me scrutait avec un drôle de regard . A peine l'avais-je dévisagée, que je la vis avec un chapeau noir . Des larmes barbouillaient son maquillage . Je fermai les yeux. Elle dansait maintenant toute nue sur un lit défait. Je sentais même les vagues de tristesse monter à l'assaut de son corps lascif . C'était absolument prodigieux. En ouvrant les yeux, je croisai alors le regard d'un client maussade . Aussitôt je vis une tondeuse à gazon et deux mains qui tenaient le guide . Le bruit du moteur , l'herbe fraîchement coupée qui sort par le bac surchargé... et une phrase répétée sans voix distincte, comme à l'intérieur d'une tête qui pense : « couper, c'est mieux qu'arracher, couper, c'est mieux qu'arracher, couper c'est mieux... » Ainsi, le miracle s'accomplissait également avec les êtres …J'entrais dans une partie de leur vie, leurs émotions et leur désirs.
Une fois dehors, tout cessa brutalement et je fus pris d'un vertige . C'était comme une réadaptation brutale au monde quotidien qui faisait ma vie . Je suis rentré chez moi, j'ai essayé de faire quelques activités ménagères mais rien n'y faisait... Je restais sous le charme de cet invraisemblable magasin. Je m'endormis en me jurant que dès l'ouverture je serai à nouveau dans le rayon X . Ma nuit fut peuplés de rêves baroques , mélange de voyages romanesques et d'inepties tatillonnes . Le matin, je bus mécaniquement un café et à peine habillé je pris la voiture pour le magasin des voyages poétiques .
Quelle ne fut pas ma surprise en voyant les rideaux de fer baissés ! Je fis le tour, il n'y avait pas d'autres entrées . Je cherchai un indice, une pancarte indiquant les horaires. Rien. Seulement ces rideaux de ferraille rouillée qui m'interdisaient de renouveler l'expérience unique de la veille . Je suis resté une bonne demi heure , les bras ballants devant le magasin fermé.
Une camionnette est arrivée sur le parking désert . Des ouvriers en col bleu en sont descendus . Il se sont postés devant la grille qui fermait l'accès du magasin et ont accroché à la hâte un panneau avec des rivets de fer . Quand ils ont eu fini leur travail, je me suis approché de la pancarte :
Fermé pour cause d’hallucinations existentielles
Depuis, je vais faire mes courses dans des magasins ordinaires. Plus de rayons X, ni de voyages dans le monde des merveilles d'Alice . Il est dit que ce genre d'expérience ne se produit qu'une fois et que c'est déjà un miracle d'en sortir sain d'esprit . Mais en moi restent pour toujours les images , les musiques et les parfums de toutes ces contrées visitées en un clin d'œil , la sensation étrange d'avoir été simultanément une femme qui pleure ainsi qu'un homme obsédé par sa pelouse . Ce n'est pas donné à tout le monde ! J'en fais un chemin secret qui m'autorise à voir le quotidien comme l'envers bienfaisant d'un univers aussi prolifique qu'inquiétant.
Lio.D 2026
9 comments
Typo93 said:
Et puis, il peut avoir le même phénomène dans certaines petites surfaces. Pourquoi pas ?
La preuve est que j'ai vu dernièrement le visage d'un homme politique bien connu dans une tomate ! J'espère toujours une caissière nue sur un lit mais rien pour l'instant. Ce n'est pas grave, je suis patient...
Le miroir de l'aube replied to Typo93:
Kayleigh said:
Le miroir de l'aube replied to Kayleigh:
Kayleigh replied to :
:-)
aNNa schramm said:
Le miroir de l'aube replied to aNNa schramm:
Don Sutherland said:
Le miroir de l'aube replied to Don Sutherland: